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Revista de Relaciones Internacionales, Estrategia y Seguridad

Print version ISSN 1909-3063

rev.relac.int.estrateg.segur. vol.7 no.1 Bogotá Jan./June 2012

 


DOCTRINE MILITAIRE ET EXERCICE DU POUVOIR POLITIQUE EN AMERIQUE DU SUD: LE ROLE ET L'IMPACT DES ECOLES MILITAIRES BRESILIENNES ET PERUVIENNES*

José David Moreno**

** Historien de l'Université National de Colombie, Master en Histoire de l'Université Lyon 2, Master en Relations Internationales de l'Université Lyon 3. A présent, il est doctorant de l'Institut d'Etudes Politiques d'Aixen-Provence. Allocataire de l'IRSEM en 2009 et 2010. Maître de Conférences à l'Université de Bogotá Jorge Tadeo Lozano à la faculté de Relations Internationales. Depuis 2007 il est dédié aux études de l'histoire militaire latino-américaine. Publications: L'Alliance pour le Progrès: quelques éléments documentaires pour l'analyse de l'histoire latino-américaine (2009); Militarisme et Paramilitarisme en Amérique Latine (2011); La guerre et la paix: défis des relations internationales en Amérique du Sud (2011); Les concepts de sécurité et crise en Relations Internationales: le cas de la Révolution Cubaine dans les relations interaméricaines 1959-1963 (2012).

Recibido: 27 de abril de 2012 - Aceptado: 28 de mayo de 2012



RESUMEN

Cette étude cherche à analyser une institution particulière: les écoles de formation militaire. Ayant celles-ci comme le berceau de la pensée et la doctrine des militaires, les écoles deviennent les centres de pensée stratégique que pour des cas comme le Pérou ou le Brésil vont offrir des officiers assez professionnels. Cependant, au-delà des sciences militaires, ces écoles se sont introduites dans les domaines de la politique, le droit et les sciences humaines. De cette façon, les officiers issus des écoles n'étaient plus des simples soldats mais des officiers avec un large sens critique envers leur Etat et leur société. L'hypothèse de cet article c'est que le haut degré de professionnalisme militaire a eu un impact direct dans la vie politique du Pérou et du Brésil. Les gouvernements militaires de ces pays en 1964 et 1968 sont directement influés par ces générations d'officiers issus des prestigieuses et exigeantes écoles militaires.

Mots clés : écoles militaires, doctrine militaire, Amérique Latine, politique, professionnalisme militaire, gouvernements militaires



DOCTRINA MILITAR Y EJERCICIO DEL PODER EN AMÉRICA DEL SUR: EL PAPEL Y EL IMPACTO DE LAS ESCUELAS MILITARES PERUANAS Y BRASILEÑAS

RESUMEN

Este estudio pretende analizar una institución particular: las escuelas de formación militar. Éstas se consideran como la cuna del pensamiento y doctrina militar, convirtiendose las escuelas en centros de pensamiento estratégico que para casos como los de Perú y Brasil proporcionan oficiales de alto profesionalismo. No obstante, más allá de las ciencias militares, estas escuelas incursionaron en los campos de la política, el derecho y las ciencias sociales. De forma que los egresados de estas escuelas no son simples soldados, sino que se presentaban como unos oficiales de amplio sentido crítico hacia su Estado y su sociedad. La hipótesis que en este artículo se sustenta es que este alto grado de profesionalismo militar tuvo un impacto directo en la vida política de Brasil y Perú. Los gobiernos militares de 1964 en Brasil y 1968 en Perú, se ven directamente influidos por esas generaciones de oficiales egresados de prestigiosas y exigentes escuelas militares.

Palabras clave: escuelas militares, doctrina militar, América Latina, política, profesionalismo militar, gobiernos militares.


MILITARY DOCTRINE AND EXERCISE OF POWER IN LATIN AMERICA: THE ROLE AND IMPACT OF THE PERUVIAN AND BRAZILIAN MILITARY ACADEMIES ABSTRACT

ABSTRACT

This paper aims to be an analysis on a special institution: the Military Academies for Officers. Considering these as the origin and core of thought and military doctrine, these institutions became strategic thought centers, and for countries like Peru and Brazil, they will form very professional officers. On the other hand, beyond military sciences, those schools participated in the fields of politics, law and social sciences. Consequently, graduate officers were not simple soldiers but they were officers with broad critical posture towards State and society. The hypothesis of this paper is that the high level of military professionalism had a strong impact on the political life of Brazil and Peru. The military governments of 1964 in Brazil and 1968 in Peru were influenced by those generations of officers graduated from prestigious and demanding military academies.

Key Words: military academies, military doctrine, Latin America, politics, military professionalism, military governments.



DOUTRINA MILITAR E EXERCÍCIO DO PODER POLÍTICO NA AMÉRICA DO SUL: O PAPEL E IMPACTO DAS ESCOLAS MILITARES BRASILEIRAS E PERUANAS

RESUMO

Este estudo pretende analisar uma instituição particular: as escolas de formação militar. Considerando-as como o berço do pensamento e da doutrina militar, elas se tornam centros de pensamento estratégico, que para casos como o do Peru e Brasil vão formar oficiais de alto nível profissional. No entanto, além das ciências militares, estas escolas penetraram no campo da política, direito e ciências sociais. De maneira que os alunos formados nestas escolas não eram um simples soldados, mas sim como um oficial de amplo sentido crítico para com o seu Estado e sua sociedade. A hipótese subjacente a este artigo é que esse alto grau de profissionalismo militar teve um impacto direto sobre a vida política do Brasil e do Peru. Os governos militares no Brasil e no Peru em 1964 e 1968, respectivamente, foram diretamente influenciados por essas gerações de oficiais formados em prestigiosas e exigentes escolas militares.

Palavras chave: escolas militares, doutrina militar, América Latina, política, profissionalismo militar, governos militares.



INTRODUCCIÓN

Les militaires en tant qu'institution ont maintenu un rôle fondamental tout au long de l'histoire de l'Amérique Latine. Pendant les processus d'indépendance qui se sont déroulés depuis le début du XIXe siècle, les nouvelles nations de la région se préparent à de nouvelles dynamiques d'autonomie et d'indépendance. Le relais le plus important à cette époque est celui des élites politiques qui remplacent les pouvoirs locaux venus d'Espagne. A leur place de nouvelles élites s'emparent du pouvoir. Le défi pour ces nouvelles élites consiste non seulement à bâtir les Etats mais aussi à développer tout un sentiment d'identité et de nation. Dans tout ce processus les militaires accompagnent les nouvelles élites civiles. Dans plusieurs cas les militaires font partie de l'élite qui renverse le pouvoir étranger. C'est ainsi que nous pouvons considérer les militaires comme la seule institution qui perdure lors des processus d'indépendance. Aucune autre institution n'arrive à se maintenir après les actions révolutionnaires du début du XIXe siècle.

De cette manière, les militaires commencent à invoquer le droit, presque naturel, sur les nouvelles et jeunes nations. En se considérant comme les "Pères de la Patrie", les leaders militaires commencent à intervenir dans tous les processus politiques des pays de la région. Ainsi, dans l'exercice du pouvoir politique on trouve les militaires comme des acteurs majeurs de la scène politique dans la plupart des pays latino-américains. Les élites militaires vont participer pendant le XIXe siècle non seulement à la construction des Etats, mais ils seront aussi les protagonistes des multiples guerres civiles à travers lesquelles la partie méridionale du continent américain paiera le prix de la consolidation nationale, territoriale et politique. Certainement, l'exercice quotidien de la vie militaire provient d'actions empiriques à cause de l'absence de véritables structures de formation et diffusion de la doctrine militaire. Il est important de souligner que pendant le XIXe siècle la profession militaire est exercée par des leaders régionaux avec un pouvoir local élargi. Ce pouvoir inclut la capacité de recruter des "soldats" pour mener des affrontements vis-à-vis d'autres pouvoirs locaux. Le militaire latino-américain du XIXe siècle, exerce sa profession comme un moyen de prestige social. Contrairement à ce que l'on peut voir au XXe siècle, les officiers des premières années des républiques latino-américaines forment une couche aristocratique de la société. Les rangs et les uniformes ne sont qu'un des moyens pour gravir l'échelle sociale.

Cependant, avec l'évolution timide et faible de l'Etat en Amérique Latine, les élites civiles réalisent que pour la véritable construction de l'Etat il est fondamental de structurer une armée disciplinée et professionnelle. C'est pourquoi, vers la fin du XIXe siècle, plusieurs pays de la région font appel au modèle militaire européen pour garantir ainsi la consolidation d'armées nationales. La France et la Prusse, deux des armées les plus prestigieuses du monde occidental, envoient à cette époque en Amérique Latine des officiers qui arrivent sur le sous-continent avec une mission: celle de professionnaliser les armées de la région. C'est ainsi qu'au Chili, en Argentine, en Uruguay, au Brésil et au Pérou sont créées les premières écoles d'officiers du continent. Cet exemple sera poursuivi par d'autres pays tels que la Colombie et le Venezuela au début du XXe siècle. Donc, le métier militaire ne sera plus une question familière, économique ou bien politique.

Les nouveaux officiers de ces pays doivent adopter les nouveaux systèmes de recrutement et d'entraînement que mettent en œuvre ces écoles. La discipline et une nouvelle doctrine militaire sont enseignées par les officiers français et allemands afin de construire une nouvelle institution en Amérique Latine.

Les armées aristocratiques ont fait la transition avec les armées de la classe moyenne à l'aube du XXe siècle. Cette condition n'empêche pas que les militaires continuent à se réclamer de droit comme "Pères de la Patrie". L'exercice politique des militaires de la région est toujours un modèle. Ainsi, les militaires font partie de la vie active de la vie politique nationale dans presque tous les pays. Avec l'arrivée de la Seconde Guerre Mondiale et puis de la Guerre Froide, les militaires vont, de façon progressive, tourner leur regard vers les militaires nord-américains. Les Etats-Unis deviennent le nouveau point de repère des doctrines militaires. A partir des années 1960, les militaires vont s'impliquer davantage dans une lutte sans merci contre la "menace communiste". Ainsi, nous constatons que vers 1976 seulement quatre pays sur vingt du sous- continent (Colombie, Venezuela, Mexique et Costa Rica) échappent aux gouvernements militaires. La présence de militaires dans la vie politique nationale devient ainsi une constante jusqu'aux années 1980.

Dans tout ce processus évolutif et de changement permanent de la part des officiers latino-américains, les écoles militaires développent un rôle de plus en plus dynamique. En tant qu'agents de consolidation et de multiplication de la doctrine militaire, les écoles d'officiers deviennent un axe du développement professionnel des militaires. Ces centres où se développe la pensée stratégique sont considérés à l'époque comme des pivots du changement institutionnel. A plusieurs reprises, ces écoles sont guidées par des officiers de haut rang qui cherchent un profil militaire particulier qui puisse faire face aux demandes et nécessités propres à chacun des pays de la région. Lors des années de Guerre Froide et sous l'influence des Etats Unis, ces centres d'apprentissage des sciences militaires ont un impact remarquable chez les militaires. Pourtant, il est nécessaire de signaler que le degré d'influence des écoles chez les officiers varie d'après le contexte politique, culturel et militaire de chaque pays.

Cet article prétend analyser de manière générale l'impact que les écoles militaires ont eu dans le développement de la doctrine militaire des officiers de certains armées sud-américaines. D'après les postulats d'Alfred Stepan on considère qu'autant l'école militaire brésilienne (Escola Superior de Guerra) que péruvienne (Centre de Hautes Etudes Militaires) ont eu un effet direct et significatif dans le comportement politique des militaires. (Stepan, 1986) A partir d'une étude comparative des armées de ces pays nous espérons nous approcher de ces sujets qui marquent l'histoire du XXe siècle en Amérique Latine. L'analyse primaire que l'on fait de ces institutions nous permet d'établir un cadre à travers lequel on peut comprendre les dynamiques internes des armées brésilienne et péruvienne. La question que l'on se pose tout au long ces pages est de savoir si les écoles militaires dans les pays étudiés ont eu réellement un impact dans le développement de la doctrine militaire et politique de ces armées. L'hypothèse initiale que l'on propose, d'après les cas étudiés, est que la qualité des études et le haut degré de politisation enseigné aux écoles militaire ont eu un impact direct dans les gouvernements militaires qui se sont instauré au Brésil et au Pérou.


1. LE CAS BRESILIEN: L'ECOLE SUPERIEURE DE GUERRE

Le Brésil demeure la seule colonie portugaise en territoire américain depuis le XVIe siècle. Pendant trois siècles s'impose dans la région un système particulier de domination qui reste essentiel pour la construction du nouveau pays. Le Brésil a la particularité d'être un territoire complètement ouvert vers l'Atlantique. Cette situation fait du pays une région assez attirante autant pour les marins et aventuriers que pour les commerçants et les pirates. De cette façon, les armées organisées par le gouvernement portugais pendant la colonie combattent en permanence les attaques des envahisseurs anglais, hollandais et français. Cette situation commence à consolider un corps armé pour la défense des territoires coloniaux.

Au XIXe siècle, lors des débordements que subit l'Europe, la couronne portugaise décide de quitter Lisbonne pour se déplacer à Rio de Janeiro et y installer le siège de son nouvel empire. L'un des effets de cette circonstance est que le territoire brésilien reste soudé et unifié alors que les anciennes colonies espagnoles se désintègrent en diverses républiques. Les militaires brésiliens ont un rôle clé dans tout ce processus. Leur rôle de premier plan est d'autant plus importante vers la fin du XIXe siècle lors de la chute de l'empire brésilien et la naissance de la république brésilienne. A l'aube du XXe siècle, les militaires démontrent une grande activité politique. Aux années 1920, le Tenentismo se présente comme un mouvement très délibérant et critique du point de vue politique. Se consolide ainsi une élite militaire qui développe une conscience particulière envers les problèmes du pays.

Au fil du XXe siècle, le Brésil s'introduit davantage dans les processus de modernisation. Les militaires, eux aussi, améliorent leurs processus institutionnels. Les liens entre la sphère civile et la sphère militaire se fortifient de plus en plus sans parler forcément d'une relation harmonique. C'est ainsi que Alfred Stepan parle du " rôle modérateur " des militaires au Brésil (Stepan, 1974). C'est-à-dire que les militaires, à partir de 1930, deviennent un catalyseur des conflits sociaux et politiques de la nation. A chaque fois qu'il existe un conflit politique, les militaires interviennent en assurant un relais du pouvoir. Cependant, cette dynamique est interrompue en 1964 lorsque les militaires renversent le président constitutionnel João Goulart. Pour la première fois au XXe siècle, les militaires ne rendent le pouvoir aux civils que deux décennies après.

Le gouvernement militaire avec à sa tête le président Castelo Branco en 1964 ouvre une nouvelle période dans l'histoire militaire de ce pays. Une fois les militaires arrivés au pouvoir, leur forte politisation se met en évidence. Bien que le général Branco ait appliqué des mesures agressives lors des premières semaines de son gouvernement, il reste à la tête d'une ligne dite modérée au sein de l'armée. C'est-à-dire que le général Branco est le leader d'une version soft de la Doctrine de Sécurité Nationale, tout en développant un modèle politique pluraliste mais très contrôlé. Le général Costa e Silva, qui remplace Branco en 1967, est le leader de la ligne radicale de l'armée et reste l'opposé des modérés. Coste e Silva et d'autres généraux considèrent que la société demeure victime d'un "cancer" social et qu'il est impératif de l'extirper.

La combinaison des gouvernements militaires qui se succèdent entre 1964 et 1985 veut mettre en place un modèle particulier de développement et sécurité. Les militaires des années 1960 considèrent que les civils ne sont pas à la hauteur pour répondre aux défis sociaux du moment. C'est ainsi que les militaires décident d'appliquer sécurité et développement de la même main. Voici l'argument défendu par les militaires (modérés et radicaux) pour justifier la dictature.

Les deux décennies de la dictature présentent une réussite relative. On ne peut pas nier qu'à cette époque on parle du "miracle brésilien". Il reste une époque dorée pour l'économie du pays. L'industrie grandit et de nouvelles villes sont construites. Une grande expansion géographique débute vers l'Amazonie grâce à de nouvelles autoroutes et chemins. Le Brésil s'introduit dans l'industrie lourde notamment l'automobile, le pétrole et l'industrie chimique. Cependant, ce " miracle " a un coût social énorme. De plus, ce grand effort et sacrifice de la société ne débouche pas sur un progrès. La crise économique et politique des années 1980, après la dictature, est une preuve des erreurs commises par les conseillers qui orientent les militaires lors de la dictature. Pourtant, l'analyse du bilan de vingt ans de gouvernement militaire laisse quelques conclusions. D'une part l'effectivité politique et administrative des militaires lors de la dictature. Cette performance est le produit d'un processus éducatif particulier d'une génération aussi particulière d'officiers. D'un autre côté, la fin de la dictature montre à quel point les militaires sont un acteur clé des processus politiques et sociaux. La professionnalisation des officiers et le très haut niveau éducatif de ces officiers confirme l'importance de cette institution auprès de l'Etat.

Le groupe d'officiers qui a gouverné le Brésil à partir de 1964 fait la preuve d'être un corps très performant. Leur intérêt pour les affaires qui va au-delà de la sphère militaire montre des militaires très professionnels. Lors du XXe siècle les militaires s'appliquent pour être de plus en plus capables. L'ambition pour développer des qualités autres que les militaires fait partie de cette culture militaire. Le processus de formation des militaires présente des éléments particuliers si on compare avec le reste de la région. Un jeune lycéen qui veut devenir officier de l'armée doit passer un concours pour entrer à l'Académie Militaire des Aiguilles Noires (AMAN) à Rio. Ce concours a la particularité d'être assez sélectif et complexe. Les possibilités de réussite pour un candidat sont de trois sur cent. Les cadets qui accèdent à AMAN touchent un salaire mensuel et leurs études dans l'Académie sont gratuites. Lors de cinq ans de formation les cadets sont affectés dans les différentes casernes tout au long du pays. Afin de connaître le mieux possible le pays, aucun officier ne peut rester plus de deux ans dans un même endroit et il n'existe pas de possibilité de redoubler. Après huit ans de service dans l'armée, les officiers doivent retourner à Rio afin d'effectuer un cours de promotions pour accéder au rang de Capitaine à l'Escola de Perfeccionamiento dos Oficiais. Ce cours dure deux ans et à la fin du cours les officiers doivent se présenter à un examen (qui inclut histoire, géopolitique, économie et administration publique) et rédiger un mémoire qu'ils doivent soutenir face à un jury. A la fin du cours les officiers accèdent au rang de Capitaine et décrochent le titre de master identique au diplôme de l'éducation nationale. Quand l'officier veut monter au rang de Colonel il doit rentrer à nouveau à Rio et suivre un cours qui s'appelle ECEME (Ecole du Commandement de l'Etat Major de l'Armée). A cette école les officiers ont une préparation de deux ans avec un niveau d'études intensif. Tout au long de la formation les officiers rédigent une thèse. Une fois le cours fini, les officiers doivent soutenir leur thèse face à un jury. Pour accéder au rang de général, les officiers brésiliens doivent posséder le titre de docteur validé par l'éducation nationale. Ainsi, on peut conclure que plus d'un tiers du parcours d'un officier de l'armée est dédié à l'étude et la formation. De même, tout le corps de généraux de l'armée possède le titre de docteur en Sciences Militaires. Tout cela fait preuve d'une grande professionnalisation des officiers brésiliens.

Toute cette dynamique et culture de l'éducation sont les conséquences d'un processus qui démarre au début du XXe siècle. A partir de ce moment, les écoles d'officiers s'inquiètent davantage pour offrir à leurs élèves une éducation qui leur permet non seulement de faire face aux problèmes de sécurité et défense de la nation, mais aussi d'autres domaines tels que le développement économique et social du pays. La participation des officiers et des soldats brésiliens à la Seconde Guerre Mondiale à travers la Força Expedicionaria Brasilerira (FEB) marque un point de rupture dans l'histoire militaire du Brésil. Non seulement la participation à un conflit de cette dimension mais aussi la lutte aux côtés de troupes américaines laisse une trace dans les esprits des jeunes officiers qui y ont participé.

De cette manière, le général de l'armée Cordeiro de Farias et le colonel Golberi do Couto e Silva fondent en 1946 l'Ecole Supérieure de Guerre (ESG). Cette école est créée à l'image de la U.S. Army War College des Etats-Unis. L'ESG est pensée au début comme un centre de hautes études militaires de la part des anciens combattants de la Seconde Guerre Mondiale, comme un nouvel instrument pour développer et élargir une toute nouvelle doctrine militaire. Les officiers qui vont à l'ESG reçoivent non seulement des cours de sciences militaires mais aussi d'autres sujets: "(...) inflation, réforme agraire, réforme fiscale et bancaire, systèmes de vote, transport, éducation ainsi que la guerre irrégulière et la guerre conventionnelle" (Stepan, 1986, 141). Les premiers cours établis à l'ESG lors de la décennie des années 1950 ont la particularité d'inclure des civils: entrepreneurs, dirigeants politiques, commerçants, ministres du gouvernement, représentants des agences gouvernementales des différentes régions du pays, gouverneurs, sénateurs, enseignants universitaires, juges, économistes, médecins et même de prêtres (Stepan, 1986, 140). L'avantage que représente cette situation est le lien établi entre les militaires et la société civile. En même temps les officiers qui assistent aux cours de l'ESG enrichissent leurs connaissances à travers les échanges effectués avec leurs "camarades de classe".

Les générations de colonels et généraux diplômés des cours de l'ESG à Rio de Janeiro vont participer au gouvernement qui s'établit en 1964. L'approche permanente des officiers à des sujets sensibles de la nation consolide de façon progressive une couche de militaires qui réfléchissent au pays au-delà d'un point de vue militaire. De même, l'action de l'ESG nous parle d'une "culture" particulière chez les officiers brésiliens envers les processus éducatifs. Ces processus d'apprentissage adaptés depuis près d'un siècle font des officiers de ce pays un groupe largement professionnel et capable de devenir un élément stratégique des gouvernements civils.

L'un des éléments d'analyse du cas brésilien est le rôle acquis par les partis politiques de même que les implications dans cette dynamique. On peut souligner le fait que lors de la plupart des régimes militaires les partis politiques, même contrôlés, ont continué à fonctionner. Au sein des forces armées se mettent en place des luttes à caractère politique pour contrôler les postes clés de l'Etat tels que le ministère de la Guerre, de l'Intérieur et la direction du SIN. Chaque élection présidentielle signifie une confrontation des secteurs militaires. Alain Rouquié souligne clairement comment dans les installations du Club Militaire à Rio, les débats politiques entre militaires étaient intenses. Rouquié suggère aussi que l'élection du président du Club Militaire a un lien direct avec la désignation du nouveau président du pays (Rouquié, 1980). Ce jeu politique provoque des profondes divisions au sein de l'institution militaire, notamment dans l'armée de terre. On a évoqué comment lors de deux décennies de régime militaire les partisans de Branco s'opposent farouchement à la ligne dure guidée dans un premier moment par Costa e Silva. Ces contradictions impliquent non seulement des différences dans les doctrines militaires mais aussi dans les domaines de l'économie et la politique nationale. Ce type de circonstances n'est pas la conséquence du coup d'Etat de 1964 puisqu' auparavant l'activité politique des militaires était intense. Jusqu'en 1964, une fraction légaliste des militaires a soutenu le président Goulart, le président constitutionnel. Ce soutien a permis à Goulart de se maintenir au pouvoir pendant trois ans. Lorsque le président Goulart décide de changer la constitution, le soutien légaliste des militaires perd tout sens. A ce moment les lignes de Branco et Costa e Silva s'emparent du gouvernement. De cette manière, les militaires au Brésil deviennent agents politiques qui mènent des campagnes politiques et développent des programmes de gouvernement. L'action politique des militaires crée dans sa propre dynamique des groupes professionnels et bureaucratiques qui permettent de survivre sur la scène politique des années 1960 et 1970.

Ce comportement et cette tendance politique chez les militaires sont loin d'être fortuits. Nous sommes une fois de plus d'accord avec Stepan pour penser que les écoles de formation d'officiers ont un rôle capital dans les attitudes développées par les militaires pendant la deuxième moitié du XXe siècle. Pour le cas qui nous intéresse, l'Escola Superior de Guerra, reste une institution qui depuis plusieurs décennies forme des officiers pour le développement de leurs fonctions. Cependant, cette école ne se limite pas exclusivement à former des officiers compétents dans le domaine militaire mais dans des domaines tels que l'économie, la sociologie, la philosophie et la politique. L'accumulation des savoirs à travers le temps donne une génération d'officiers qui se croient capables et sûrs de prendre dans leurs mains les destins de la nation tout en appliquant les postulats de la sécurité nationale : ordre et développement.


2. LE CAS PERUVIEN : LE CENTRE DE HAUTES ETUDES MILITAIRES

Depuis l'indépendance du Pérou les militaires influencent la vie politique du pays. Le XIXe siècle est dominé la plupart du temps par les militaires de telle façon qu'entre 1821 et 1872 tous les présidents du pays exercent le métier des armes. Cependant, de même que dans d'autres pays du continent, la professionnalisation de ces militaires reste encore inachevée. La formation militaire est presque inexistante et les relations entre l'oligarchie nationale et les officiers permettent à ceux-ci de posséder leurs fonctions de militaires.

Le Pérou demeure une nation marquée par les conflits avec ses voisins et au cours de sa vie républicaine, le pays a mené des conflits frontaliers avec les cinq pays qui entourent le Pérou (Colombie, Venezuela, Bolivie, Equateur et surtout Chili). En 1879 démarre un conflit armé à grande échelle entre le Pérou, le Chili et la Bolivie. Cette guerre est déclenchée principalement par les intérêts économiques des pays dans la zone sud du Pérou riche en minéraux, notamment le salpêtre. Connue comme la Guerre du Pacifique, ce conflit laisse une trace importante dans les esprits péruviens. La défaite par l'armée chilienne démontre la force et le développement de la meilleure armée du XIXe siècle. Les Chiliens vainquent autant Boliviens que Péruviens en 1884 tout en contrôlant la zone sud du Pérou et en privant la Bolivie d'un accès à la mer. Au-delà de ces faits importants, il faut remarquer le sentiment d'impuissance des militaires péruviens lorsque les troupes chiliennes entrent de façon triomphale à Lima. Cette humiliation marque les consciences des troupes péruviennes qui ne sont pas prêtes à subir une nouvelle défaite de ce genre. Les années suivantes, grâce à des négociations diplomatiques, le Chili quitte les territoires péruviens.

Les militaires péruviens, qui jusqu'au début de la guerre jouissaient d'un grand soutien populaire, perdent leur légitimité face à la société lors de la défaite de la Guerre du Pacifique. A partir de ce moment les élites civiles développent une stratégie politique afin de contrôler le pouvoir des militaires dans l'exercice de la politique. Ainsi, entre 1895 et 1919, sauf une exception mineure, le Pérou est gouverné par des civils. C'est justement lors de la période civile que le président Nicolas Piérola (1895-1899) crée l'école militaire d'officiers (Escuela Militar de Chorrillos) en 1898. Avec le but de professionnaliser les forces armées et l'espoir d'écarter les militaires de la politique, Pièrola et ses alliés politiques décident de demander l'aide de l'armée française pour mettre en œuvre la professionnalisation de la nouvelle armée péruvienne.

Le colonel français Paul Clément arrive à Lima en 1896 dans le but de professionnaliser et structurer la nouvelle armée péruvienne. Les liens entre les militaires péruviens et français seront très étroits depuis le début du XXe siècle et jusqu'à la défaite française en 1940.1 La mission française met en œuvre, en plus de la création de l'école d'officiers, la création de l'Ecole Supérieure de Guerre en 1904 ainsi que la structuration de la marine en 1906. Les officiers français en mission au Pérou deviennent fonctionnaires péruviens payés par le gouvernement péruvien et ainsi ils occupent les postes de commandants des forces armées péruviennes jusqu'au début de la grande guerre en 1914. Cependant, à partir de 1918, les visites d'officiers péruviens aux écoles françaises continuent leur cours et les Péruviens développent une admiration spéciale envers les troupes françaises.

Dans le domaine politique le Pérou se voit bousculé en 1919 par un coup d'Etat orchestré par Augusto Leguía qui, une décennie auparavant, avait exercé le poste de ministre de l'économie et président de la République. Leguía gouverne le pays jusqu'en 1930 dans ce que l'on connaît dans l'historiographie péruvienne comme l'Oncenio. L'administration de Leguía représente un impact sensible pour la société péruvienne ainsi que ses forces armées. Pour avoir une meilleure marge d'action politique, le nouveau président rédige une nouvelle constitution en 1920. Depuis son accès au pouvoir, Leguía s'est chargé de purger l'armée des forces qui pourraient représenter une résistance à son mandat. En même temps le président encourage la création de l'armée de l'air, la croissance de la marine et le développement des stratégies pour fortifier la police. Avec des missions provenant d'Angleterre, France et Espagne, le président Leguía cherche à équilibrer les forces armées et construire une base politique pour la continuation de son gouvernement.

Entre 1930 et 1960, le lien entre les militaires et la vie politique est très étroit. De façon irrégulière, les militaires prennent la tête du gouvernement par le biais des coups d'Etat, des élections, ou bien des accords politiques avec certains secteurs conservateurs de la société. Cependant, il faut dire que la caractéristique la plus importante lors de ces trois décennies est l'affrontement permanent avec le parti dirigé par Raul Haya de la Torre nommé APRA (Alliance pour la Révolution Latino-américaine). L'intervention des militaires en politique est motivée, dans la plupart de cas, par la montée en puissance de l'APRA dans des termes électoraux. C'est ainsi que les militaires se mêlent de politique de façon indirecte sur la scène politique par le biais d'une opposition permanente à un mouvement politique à caractère civil.

La professionnalisation de l'armée péruvienne demeure de plus en plus remarquable à partir des années 1950. La montée internationale du communisme et les préoccupations de la région latino-américaine font que les militaires péruviens commencent à développer une nouvelle doctrine au sein de l'institution. Le début des années 1950, sous l'administration du président Odría représente un fort développement des forces armées. Un groupe d'officiers guidés par le général José del Carmen Marin propose la constitution d'un nouveau centre de formation pour officiers de haut rang consacré à l'étude des théories de la défense nationale en accord avec les réalités du pays. Ainsi, en juillet 1949 est créé le CAEM, Centre des Hautes Etudes Militaires, à l'image du Centre des Hautes Etudes de la Défense Nationale français. La création de ce nouveau centre a pour but de diffuser une nouvelle doctrine chez les officiers, de préparer la promotion du colonel au général et de développer une connaissance approfondie des questions fondamentales de la défense nationale. Le CAEM devient progressivement un centre de production intellectuelle militaire qui forme les cadres officiers qui seront remarquables dans la décennie suivante

Le général Marcial Romero Pardo remplace en 1956 le général Del Carmen Marin comme directeur du CAEM: "Le général Romero Pardo est appelé le chef idéologique du CAEM. Romero Pardo a été fortement influencé par l'enseignement reçu au Collège Supérieur de Guerre de France. Il a pu observer que les leaders politiques, économiques et bureaucratiques agissaient d'une façon proche avec les leaders militaires afin de planifier la défense nationale" (Masterson, 1991, 160). En même temps, le matériel de guerre (chars, sous-marins, vaisseaux et armes légères) augmente de façon remarquable. Les actions civiques démarrent à cette époque dans le but d'intégrer les régions isolées du pays. Cette phase représente une période où le nationalisme émerge dans les cadres officiers de façon considérable. Le CAEM devient rapidement une école qui prépare des hommes d'Etat dans un pays privé de véritables technocrates. La plupart des élèves des années 1950 occupent des postes clés de la gestion de l'Etat lors de la décennie des années 1960. Le CAEM fait preuve de tolérance idéologique au moment de développer une structuration de sa théorie militaire. Certains professeurs, reconnus pour leur pensée de gauche, donnent des cours et des conférences au CAEM. Les cours d'histoire, sociologie et anthropologie sont assurés par des anciens enseignants de l'Université Catholique du Pérou. Les plans d'études, d'après Dirk Kruijt, incluent: "programmes anti-inflation, réforme agraire, réforme fiscale, problèmes de transport, réforme de l'éducation, entre autres, à côté des sujets militaires tels que la lutte anti-subversive et stratégie et tactique de guerre". (Kruijt, 1991). Durant cette période un foyer de rayonnement intellectuel militaire devient la pièce centrale de la politique péruvienne des années 1960. Les transformations proposées par Del Carmen Marin et l'enthousiasme de Marcial Romero introduisent une nouvelle logique militaire au sein des forces armées.

Le CAEM devient ainsi une institution d'importance majeure pour l'armée péruvienne. Ce centre est créé à cause de l'inquiétude des leaders militaires vis-à- vis de la montée du communisme international. A partir de ce moment, les militaires commencent à se préoccuper davantage pour la défense de leur pays. Cependant, leur conception de la défense va au-delà du domaine militaire. Auprès des hauts officiers péruviens de la décennie des années 1950, la création d'une armée très professionnelle reste un élément fondamental. L'intégralité des officiers doit être accompagnée par une étude et une analyse permanente des problèmes de la nation et l'Etat. Ainsi, les cours offerts au CAEM se focalisent sur ce que les officiers nomment: "le potentiel de la nation"2. A partir de 1958, des personnalités représentatives de la société civile commencent à s'approcher du CAEM. Des ministres tels que celui de l'Economie et les Affaires Etrangères participent activement aux cours du CAEM. Après, d'autres ministres et haut dirigeants partagent les salles de cours avec les colonels de l'armée péruvienne pour discuter autour des potentiels de la nation. C'est ainsi que naît une nouvelle doctrine chez les militaires : le développement n'est possible qu'à travers d'une véritable garantie de défense nationale. De façon progressive les militaires péruviens vont approfondir leurs études autour des problèmes structurels du pays. D'après ces officiers, les doctrines communistes peuvent aboutir dans des pays où l'injustice sociale et les inégalités sont assez marquées. La guerre des guérillas qui explose au Pérou à partir de 1965 confirme la grave crise qui traverse le pays en matière sociale et politique.

Dans les années soixante la situation au Pérou reste complexe. D'une part il y a les inquiétudes réveillées chez les militaires par la Révolution Cubaine. Une préoccupation majeure demeure: la possibilité d'une reproduction de la révolution de Castro au Pérou. D'autant plus lorsque sur le territoire péruvien agissent trois groupes guérilleros qui depuis 1964 sont présents dans différentes régions du territoire. D'autre part, la bourgeoisie péruvienne voit avec méfiance autant l'expérience et les objectifs de la guérilla que les doctrines militaires diffusées au CAEM.3 L'extrémisme politique des guérillas et le sentiment profondément nationaliste réveillent la grande méfiance des élites économiques péruviennes.

C'est ainsi que les militaires péruviens demeurent un acteur central de la scène politique aux années 1960. En 1962, les officiers de l'armée effectuent un coup d'Etat contre le président Pardo en riposte au triomphe de l'APRA aux élections. Un an après, en 1963, les militaires tendent le pouvoir aux civils. Cependant, l'intervention permanente des militaires sur les affaires politiques est une évidence. Pendant le gouvernement de l'architecte Belaunde Terry (1963-1968), d'importants officiers de l'armée vont occuper des hautes fonctions au sein de l'Etat. A partir de cette époque, les anciens élèves du CAEM vont faire une présence remarquable dans le gouvernement. Au mois d'octobre 1968, lorsque le gouvernement civil traverse une crise profonde, les officiers des trois forces militaires (à la tête du général Velasco Alvarado) renversent le président Belaunde Terry.

Juan Velasco Alvarado commandant de l'armée de terre, profite de cette situation et prépare un coup d'Etat la nuit du 2 au 3 octobre avec le soutien d'un groupe d'officiers. Cette nuit-là les officiers de l'armée de terre encerclent le palais présidentiel, entrent de manière pacifique et mettent le président Belaúnde en état d'arrestation. De manière immédiate, le président est transporté dans un avion de l'armée de l'air en direction de Buenos Aires, point de départ de son exil. Ce coup d'Etat est donc une action planifiée et effectuée exclusivement par l'armée de terre. Les autres forces armées sont mises au courant de la situation quelques heures après l'action. L'armée de l'air ne tarde pas à soutenir Velasco alors que la marine est plus réticente. Anticipant une éventuelle résistance de quelques secteurs des forces armées, l'armée de terre encercle de manière secrète les bases marines et aériennes. Le 3 octobre, à midi, le général Velasco déclare le début du Gouvernement Révolutionnaire des Forces Armées (GRFA) au moyen duquel on cherche à rétablir la stabilité économique et la mise en marche d'un vaste plan de développement national.

L'action de l'armée de terre représente un changement radical dans le développement politique du Pérou. Contrairement à la dictature de type conservateur menée par les anciens élèves de l'Escola Superior de Guerra du Brésil, au Pérou on assiste à l'activité d'une dictature à caractère progressiste dirigée par les éléments les plus brillants du CAEM. La seule figure de Velasco n'est pas en soi très représentative pour son gouvernement. Mis à part son grand sens de la discipline, son caractère charismatique envers la population civile et ses qualités d'organisation, le nouveau président manque de talents intellectuels et humanistes. A partir de 1968, les atouts du gouvernement sont des personnages importants tels que les généraux de l'armée de terre Edgardo Mercado Jarrin, Ernesto Montaigne, Graham Hurtado et le général de l'armée de l'air Rolando Gilardi. De même, la réussite des premières années du gouvernement Velasco vient du travail développé au sein du COAP (Conseil d'Assistance Présidentielle). La plupart des membres du COAP sont de jeunes officiers (notamment des colonels), anciens élèves du CAEM. Le président Velasco sait s'entourer d'officiers ayant de grandes qualités politiques. Désormais, des officiers des trois forces armées sont à la tête de tous les ministères. De la même manière, beaucoup d'entreprises et de grandes institutions de l'Etat sont dirigées par des officiers.

De toute évidence le gouvernement qui s'installe à partir de1968 est une expérience sui generis dans l'ensemble de la région. Aucun autre gouvernement militaire en Amérique Latine n'a eu la capacité de monter toute une structure étatique guidée entièrement par des militaires. Dans toutes les autres dictatures militaires, les civils ont eu un rôle particulier, notamment en ce qui concerne la gestion de l'économie et les affaires étrangères. Cependant, dans le cas péruvien, le gouvernement militaire qui se développe entre 1968 et 1975 est un gouvernement à 100% militaire. Des officiers des trois forces occupent divers postes dans toutes les organisations de l'Etat et les entreprises publiques.4 Les officiers font preuve d'un niveau exceptionnel de gestion autant que politique. La dictature du général Velasco Alvarado représente le résultat d'une génération qui au sein du CAEM a pensé et interprété le pays d'une façon particulière.

Les dynamiques de l'armée péruvienne ont changé depuis la fin de l'expérience de 1968. Bien que la doctrine française s'impose toujours, le niveau professionnel développé par les officiers des années 1960 et 1970 n'est plus le même. L'Ecole Supérieure de Guerre du Pérou reçoit tous les majors qui veulent devenir colonels après un enseignement de 6 mois. Puis, les colonels assistent au cours d'Etat Major qui est offert au Centre des Hautes Etudes Nationales (CAEN), ancien CAEM, pour monter au rang de général. La vie professionnelle d'un officier est marquée par des points qu'ils gagnent tout au long de leur carrière. Les études supérieures donnent des points importants pour les officiers. Un diplôme de master ou bien de doctorat peut beaucoup contribuer à la carrière de l'officier. Cependant les coûts de ces formations sont assumés par l'officier lui-même. De même, le temps dédié aux études universitaires fait partie du temps libre du militaire.

L'ancien CAEM a perdu beaucoup de ces dynamiques lors des dernières décennies. Le rôle central que le CAEM a eu au sein de l'armée et de l'Etat a changé considérablement. Les militaires ont toujours un poids important dans l'Etat. Toutefois, leurs capacités en divers domaines de l'administration et de la politique se sont réduites. Le développement d'un conflit interne contre la guérilla du Sendero Luminoso (Sentier Lumineux) et la montée de la production de cocaïne font que l'officier péruvien dédie plus d'efforts à la lutte contre le "terrorisme". Malgré ce cadre, on peut signaler que le rôle du militaire péruvien du XXe siècle a été très remarquable si on tient compte de l'ensemble de la région. Evidement, le CAEM a eu un impact direct sur la politique et la doctrine développée par les officiers de l'époque.


CONCLUSIONES

Les cas péruvien et brésilien peuvent nous montrer quelques caractéristiques des relations que l'on peut trouver entre la doctrine militaire, la formation des officiers et l'exercice du pouvoir. A l'instar de Samuel Huntington on peut dire qu'une armée assez professionnelle est le principe nécessaire pour empêcher que les militaires se mêlent de la politique (Huntington, 1957). Cependant, on peut apprécier qu'autant l'armée brésilienne que la péruvienne des années 60 demeurent très professionnelles et ce caractère professionnel est la cause qui les encourage à se mêler de la politique et à prendre le pouvoir. Ceci est appelé par Stepan le nouveau professionnalisme. Un professionnalisme qui est tout à fait différent de celui proposé par Huntington. D'après Stepan, les conditions particulières du sous-continent, les effets de la Révolution Cubaine et le contexte général de Guerre Froide mènent vers une nouvelle situation: plus les officiers sont professionnels, plus ils ont de possibilités de prendre le pouvoir politique. Evidemment, au moins dans les cas étudiés, la doctrine militaire du CAEM et l'ESG ont eu un impact direct sur les gouvernements militaires de 1964 au Brésil et 1968 au Pérou.

Un élément que l'on peut considérer central dans tout ce processus est le lien qui existe entre la sphère militaire et la sphère civile. L'approche des civils auprès des militaires, la confrontation entre eux et le partage d'expériences ouvrent des nouveaux horizons aux militaires. Partager les salles de classe, les débats, et les formations à coté des ministres, économistes, avocats, sociologues ou historiens entre autres, permet aux militaires de comprendre davantage les détails de la vie publique et de l'Etat. Les effets de cette situation amènent les officiers à comprendre que les problèmes de la nation sont plus que militaires. Au sein des écoles militaires commence à se consolider une vision plus structurée des problèmes nationaux.

En effet, autant l'ESG du Brésil que le CAEM du Pérou, en tant qu'écoles pour la formation des officiers ont été fondamentales pour comprendre la montée des militaires au pouvoir. Bien sûr, les écoles de formation ne sont pas la seule explication ni le seul argument pour comprendre le phénomène militariste en Amérique Latine. Cependant, ces centres de formation militaire demeurent essentiels dans l'analyse des gouvernements militaires de l'époque. L'ESG et le CAEM ont produit, en effet, des gouvernements militaires qui ont instauré la Doctrine de Sécurité Nationale. Pourtant, on peut trouver comme au Pérou cette doctrine s'appliquer dans une perspective nationaliste sans une armée répressive. Cas contraire au Brésil où la Doctrine s'applique de façon intensive sur la population civile.

Un élément qui n'est pas exploré à fond dans cet article mais qui reste en tout cas intéressant est le rôle des écoles européennes mères des écoles militaires sud-américaines. L'armée péruvienne comme la brésilienne a été formée et instruite par l'école française. Par comparaison avec les armées chilienne et argentine, les différences restent notables. Les écoles de Buenos Aires et Santiago n'ont jamais eu l'impact du CAEM ou l'ESG. Evidemment les particularités et le contexte de chaque pays expliquent beaucoup l'action militaire. Pourtant, il est possible de proposer que l'école française a eu aussi un impact direct sur la façon de former une doctrine militaire péruvienne et brésilienne et bien sûr les écoles militaires.

On conclut alors que les processus d'apprentissage sont un élément central non seulement dans la formation mais aussi dans le comportement, la performance et les engagements des officiers au sein de l'Etat. Le cas latino-américain présente beaucoup de particularités, toutefois, des modèles communs de la région nous permettent de voir comment les écoles militaires sont devenues un pivot des structures militaires de ces pays. Ces écoles ont bâti les doctrines de chacune des armées. Le contexte international de Guerre Froide a contribué à configurer ces doctrines qui ont donné comme résultat une série de gouvernements militaires sur une grande partie des pays latino-américains.



Notas

1 Jusqu'en 1940, chaque officier qui voulait être promu au rang de général devait passer un entraînement dans les écoles militaires françaises.

2 Le général Romero Pardo, directeur du CAEM en 1958 affirme: " La seule source qui fournit à l'Etat les éléments et les ressources pour mener sa politique c'est le potentiel national. Connaître ce potentiel dans sa structure, son évolution et ses nécessités reste un problème à résoudre (...) c'est pourquoi il est incontestable que les membres compétents et autorisés des différents ministères viennent au CAEM pour s'informer et s'instruire sur la façon d'orienter et rendre plus techniques leurs activités, afin d'assurer de façon efficace l'adaptation de la politique générale aux fins de la défense nationale du pays" Víctor Villanueva, El CAEM y la Revolución de la Fuerza Armada, Lima, Instituto de Estudios Peruanos, 1971, p. 48.

3 Il faut souligner l'influence sur la pensée militaire d'importants personnages de la vie civile qui ont alimenté l'esprit nationaliste et de développement. Certains de ces hommes appartenaient à la gauche radicale péruvienne. Sans adopter un discours révolutionnaire et communiste, les anciens élèves du CAEM ont maintenu une position critique face aux erreurs commises dans le passé envers la société péruvienne par les élites du pays.

4 En 1970 près de deux tiers du gouvernement Velasco Alvarado étaient des anciens élèves du CAEM. Outre la présidence du pays et les ministères, les militaires étaient à la tête d'importantes organisations très importantes telles que la Cour des Comptes, l'Institut National de la Planification, la Banque Centrale et le Fonds pour le Développement Economique. Voir: Victor Villanueva, op. cit, p. 51.



INTERVIEWS

Colonel Walter GOMES. Adjoint de l'Armée de Terre Brésilienne à l'ambassade du Brésil en Colombie. Le 19 octobre 2011.

Colonel Boris ROCES. Adjoint de l'Armée de Terre Péruvienne à l'ambassade du Pérou en Colombie. Le 26 octobre 2011.



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* Cet article est le résultat d'une très brève réflexion de la recherche que l'auteur mène pour sa thèse de doctorat autour de l'histoire militaire en Amérique Latine. L'origine de ce travail est placée dans des interviews effectuées en 2011 aux adjoints militaires des ambassades des pays sudaméricains en Colombie. L'objectif c'était d'explorer un peu sur le rôle des écoles militaires dans la vie des officiers professionnels.

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